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Raison de la mise en attente :

Le Mensonge Électoral

posté le 04/04/22 par André Lorulot Mots-clés  alternatives  répression / contrôle social 

Le Mensonge Électoral

Discours sincère aux hommes qui votent

* * *

— O électeurs, êtes-vous des hommes raisonnables ?

Peut-être le croyez-vous ? Mais peut-être n’oserez-vous rien affirmer ? Ce second parti est prudent.

Etre raisonnable, c’est être capable d’agir en toutes choses pour son bien propre, c’est suivre sans dévier le chemin de la vérité, c’est faire son bonheur et c’est aussi contribuer au bonheur d’autrui, ne pas gêner son prochain, ne lui causer ni peines, ni souffrances, être bon, juste, tolérant…

L’homme raisonnable (s’il existait) saurait se conduire logiquement, il trouverait en lui-même les commandements de la vraie morale, et pour lui, lois et règlements deviendraient superflus.

Or, vous votez, vous collaborez à la législation. Votre geste est un aveu, il prouve, que vous n’avez pas confiance en votre propre raison et que, pour vous contenir les uns et les autres dans les limites de la sociabilité, il est besoin de contraintes extérieures.

* * *

L’électeur est donc un homme déraisonnable, ou insuffisamment raisonnable — et il en a conscience, puisqu’il demande à la sagesse légale la force et la logique dont il est privé.

* * *

Suivez mon raisonnement.

Vous allez choisir des hommes et vous les chargerez de faire des lois.

Comment ferez-vous votre choix ? Si vous n’êtes pas assez raisonnables pour vous passer de lois, le serez-vous assez pour discerner quels sont les hommes capables d’établir des lois sages ?

Hommes peu raisonnables, ne ferez-vous pas un choix défectueux ? N’est-il pas à craindre que vos élus manquent à leur tour de sagesse ?

Ce qu’ils feront pour organiser la conduite générale sera vraisemblablement aussi mauvais que ce que vous pouvez faire pour votre conduite individuelle.

La loi sera fausse. Elle commandera des gestes mauvais, elle interdira des gestes utiles. Elle favorisera des turpitudes, elle piétinera des droits légitimes. Elle sanctionnera le privilège et asservira le faible et l’isolé. Bien rares seront les occasions où elles vous protégeront et au contraire, nombreux seront les cas où elles rendront votre vie misérable et grise.

* * *

L’argumentation sera plus probante encore si nous la confrontons avec la réalité.

Les hommes qui remplissent ou qui cherchent à remplir les fonctions de législateur sont-ils qualifiés pour le faire ?

Ont-ils étudié la nature humaine, observé les phénomènes sociaux, possèdent-ils des conceptions sérieuses sur le but des institutions et sur les besoins de l’individu ? Se sont-ils préparés avec soin à la carrière difficile qu’ils ambitionnent ?

Cela est bien rare. Car ils sont choisis par le peuple et le peuple étant ignorant ne peut pas apprécier la valeur intellectuelle des candidats, il ne peut pas savoir s’ils sont dignes de faire des lois puisqu’il n’a aucune notion des sciences sociales.

Pour être législateur, il n’est donc pas nécessaire d’acquérir les capacités adéquates à cette fonction, il suffit d’être agréé par le peuple ignorant, non raisonnable, incapable de se conduire.

Un tel état de choses suffit pour écarter de la politique les hommes de réelle valeur, quand ils sont sincères. A chaque élection on voit le peuple donner la préférence à un sot sur un savant, à un bavard prétentieux sur un sage modeste, à un arriviste sur un homme de bien.

Plaire aux électeurs, voilà toute la science, toute la vertu des aspirants législateurs.

Pour plaire à des ignorants, il faut parler leur langage, il faut les flatter, il faut leur faire des promesses, il faut rivaliser de bassesse et de sottise avec les autres candidats.

Comment l’électeur base-t-il son choix ? Tantôt parce que le candidat parle bien et est apte à envelopper de mots sonores la nullité de son idée. Tantôt parce qu’il brandit de mirifiques réformes, des lois prétendument rénovatrices. Tantôt encore parce que le futur élu fait vibrer la corde égoïste et promet à son mandataire de ne pas oublier ses intérêts personnels... C’est ainsi que sont choisis les 5 ou 600 hommes qui feront la loi pour tous.

Ce n’est pas le plus sage qui l’emporte. C’est le plus riche, le plus bavard ou le plus adroit. Electeurs non raisonnables, vous ferez des élus à votre image.

* * *

Pourquoi ces gens désirent-il aller au Parlement, puisqu’ils se moquent du peuple et méconnaissent les sciences sociales ?

Parfois c’est l’orgueil qui les anime. Ils sont fiers de la supériorité conquise et le titre de « député » grise délicieusement leurs amies faibles.

Parfois, ils sont ambitieux et voient dans le mandat législatif un moyen de faire fortune en vendant leurs suffrages, en trafiquant aux dépens du peuple.

Les uns comme les autres, orgueilleux et ambitieux, veulent s’élever toujours plus haut. Leurs appétits sont inextinguibles — appétits d’honneurs grotesques, de satisfactions perverses et d’or corrupteur.

Ils obéissent à deux principes : 1° Ne rien changer aux institutions, pour ne pas mécontenter la classe possédante dont ils font partie ou dont ils tirent gloire et profit ; 2° Tromper le peuple, par quelques fausses réformes, pour obtenir leur réélection.

Toute l’activité d’un homme politique gravite autour de ces deux principes. Plus cet homme est habile, plus sa fortune est rapide ; le véritable politicien de talent est celui qui se plonge dans la corruption et dans la tyrannie sans perdre néanmoins la confiance des électeurs.

Les lois sont faites au profit de ceux qui possèdent. Elles sanctionnent plus ou moins l’iniquité sociale et maintiennent dans l’esclavage la multitude qui s’enivre d’une illusoire souveraineté.

* * *

« Tant pis pour le peuple » dit-on. .C’est vrai, il est l’artisan de sa propre servitude ; parce qu’il est ignorant et crédule, parce qu’il obéit à la haine et à l’erreur.

On ajoute : « Les électeurs n’ont qu’à mieux voter, et tout ira bien ». Voilà qui est difficile à obtenir.

Mieux voter, c’est faire un choix judicieux. Pour cela il faut être sage. Avant de donner le droit de vote au peuple il aurait fallu l’instruire, mais a-t-on jamais vu des maîtres instruire leurs esclaves pour les rendre capables de s’affranchir ?

Le peuple doit s’instruire lui-même, malgré les difficultés engendrées par la situation précaire où il se trouve.

Le peuple instruit serait capable de choisir de bons représentants, ce n’est pas niable, mais il serait capable de s’en passer, ce qui vaudrait mieux.

Car le bon représentant peut se laisser corrompre et devenir mauvais et injuste. Et comment instaurer l’harmonie si l’inégalité économique se perpétue, si les uns ont des millions pendant que d’autres sont dénués de tout ?

EDUCATION DU PEUPLE, DISPARITION DES PRIVILEGES, telles sont les deux réalisations à défaut desquelles l’émancipation sociale sera toujours un vain mot.

* * *

Quant à moi, ô électeurs, je n’imite pas votre geste : je ne vote pas.

Pourquoi ? Parce que mon suffrage, quel qu’il soit, serait inutile — comme le vôtre.

Eduquerait-il le peuple ? Non.

Détruirait-il la richesse ? Non.

Alors ? Il ne servirait qu’à faire la fortune personnelle d’un ambitieux, appartenant à un parti quelconque, — et tous se valent — Ne comprenez-vous pas que toutes les prétendues réformes sont mensongères et qu’avec votre bulletin de vote vous restez des parias, toujours trompés, toujours volés ?

« Pourtant, m’objecterez-vous, il faut bien des lois. On ne peut pas vivre en société sans un certain nombre de conventions, auxquelles tous doivent se soumettre, dans leur intérêt individuel ? »

C’est incontestable et nous avons vu qu’il en est ainsi parce que l’humanité est ignorante et barbare, parce qu’elle obéit aux pires instincts. Des hommes privés de raison sont incapables d’édifier une société harmonique, et sont par conséquent incapables de vivre sans’ autorité et sans maîtres. Il ne faut donc pas confondre l’effet avec la cause. Ce n’est pas en améliorant les lois qu’on peut améliorer l’humanité ; mais en rendant l’homme sage on le fera capable de formuler lui-même la vraie loi, la morale d’équilibre et de liberté.

Pourtant, la loi du sage n’aura rien de commun avec la vôtre. Quelle différence entre la loi non écrite dont parle Socrate et le résultat de vos triturations scandaleuses, de vos marchandages parlementaires !

Que tous les hommes soient raisonnables et la morale règnera et chacun sera heureux, sans nuire au bonheur d’autrui. C’est un idéal lointain, mais conforme pourtant aux destinées normales de notre espèce en voie de perfectionnement.

* * *

Encore une objection à réfuter et j’aurai fini.

Sujets d’une démocratie vous supposez certainement que toutes les lois ne sont pas identiques et qu’il en est de plus mauvaises et de pires. De plus, la participation de toute la nation vous semble un réel progrès sur le pouvoir absolu.

En ce qui concerne cette dernière croyance, elle n’est vrai qu’en partie. En principe la démocratie est un progrès, mais que se produit-il quand le peuple est ignorant ? On le berne, on fausse et on dénature ses volontés et en fin de compte, il crée une aristocratie de fourbes et d’intrigants qui le conduisent comme un aveugle. Vous n’avez de démocratique, mes chers électeurs, que l’étiquette…

Je ne conteste pas que certaines lois soient moins tyranniques que d’autres. Il ne faut pourtant pas croire que vos représentants soient les artisans valeureux de ces lois que vous jugez supérieures et qui quelquefois sont un peu moins mauvaises, quoiqu’elles soient vite annihilées, presque toujours, dans le domaine matériel par le jeu des institutions. La plus petite amélioration ne sera jamais un cadeau de vos maîtres, une conquête de vos délégués, mais un résultat laborieusement obtenu par votre propre énergie. N’oubliez pas cela, électeurs !

Ce n’est pas la politique qui aide l’évolution. Les progrès sociaux sont arrachés par les progrès mentaux, par la science, l’industrie, la civilisation, le développement intellectuel.

Votre geste, électeurs, ne peut donc rien changer, puisqu il n’est qu’une résultante. La loi sera ce que l’infériorité générale lui permet d’être : une mesure de conservation sociale. Voulez-vous qu’il n’en soit plus ainsi ? Agissez sur les causes, faites des hommes conscients, donnez à chacun le désir de vivre une existence vertueuse et digne. Que le corps électoral ne soit plus un troupeau d’enfants que le plus vil charlatan exploite. Devenez des citoyens dans le sens exact du mot, c’est-à-dire des hommes capables de voir clair et d’assumer leur part de responsabilités. Délivrez-vous des vices qui atrophient vos facultés, triomphez de vos passions, éclairez votre ignorance et celle d’autrui, donnez l’exemple du bien en toutes choses.

Les hommes nouveaux ne se paieront plus de mots. Ils verront que la tyrannie et la cupidité d’une minorité font du lien social une duperie et que, pour instaurer plus de fraternité, il faut créer des conditions économiques favorables.

Mais pour cela il faut, besogne primordiale, ouvrir les yeux au peuple crédule et lui faire apercevoir la vérité.

Quand la raison règnera, ce sera la fin des grimaces des candidats, la fin des tripotages fructueux, des scandales nauséabonds ; la fin des boniments pitoyables et des utopies grossières. Nul ne songera à entrer dans cette carrière répugnante et avilissante : la politique. Nul ne sera plus dupe, nul ne sera plus esclave, l’ordre, la paix, la justice ne seront plus des mots vides de sens qui font crisper les poings du sage impuissant.

La boue qui vous environne et que vous conservez et qui menace’ de nous submerger tous n’existera plus quand vous serez raisonnables, hommes qui demain, sans rire et sans rougir, irez gravement vers l’urne.…

* * *

O électeurs, quand serez-vous des hommes raisonnables ?

André LORULOT.

(l’anarchie n°468 – 2 avril 1914)


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