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Staline : pourquoi et comment
posté le 18/10/17 Mots-clés  histoire / archive 

IL y a déjà bon nombre d’ouvrages sur Staline et son régime, plusieurs n’étant pas sans de réels mérites, mais aucun ne répond explicitement à la question que se pose tout lecteur attentif : pourquoi et comment Staline a-t-il pu s’imposer comme seul maître de l’Empire pseudo-soviétique, envers et contre les autres dirigeants du Parti unique et de l’Etat prétendu prolétarien, lesquels dirigeants le surclassaient à tous égards, de l’avis unanime ? Car, à la mort de Lénine, en 1924, presque personne ne connaissait même le nom de Staline, sauf dans les hautes sphères du Parti entre révolutionnaires professionnels. Dans le document connu sous le nom de « testament », Lénine désigne cinq de ses plus proches compagnons comme appelés à lui succéder : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et Piatakov. Cinq ans après, Staline les avait tous évincés de la direction des affaires, en attendant de les exterminer. Pourquoi et comment ?

Dans ce fameux « testament » dont les communistes ont nié l’existence pendant plus de trente ans et qu’ils ont dénoncé comme un faux quand Max Eastman et le présent historiographe l’ont publié en 1927, mais dont Krouchtchev a enfin reconnu l’authenticité dans son rapport secret de 1956, Lénine dit, s’exprimant avec grande circonspection, que Staline, « en devenant Secrétaire général, a concentré dans ses mains un pouvoir immense, et je ne suis pas convaincu qu’il puisse toujours en user avec suffisamment de prudence ». Il ne dit pas que Staline est « devenu » Secrétaire général avec la bénédiction de Lénine, ni en quoi consistait ce « pouvoir immense », comment s’exerçait ce pouvoir, pourquoi rien ni personne ne pouvait le limiter, encore moins s’y opposer.

Depuis quand le secrétaire d’un parti détient-il un tel pouvoir immense ? Il a été désigné pour exécuter les décisions de l’organe dirigeant, assurer la réception et l’expédition du courrier, classer la documentation, envoyer des circulaires, veiller au travail du personnel subalterne, etc. Successivement, Hélène Stassova, puis Sverdlov, puis Krestinski, puis le trio Krestinski, Préobrajenski et Sérébriakov, puis le trio Molotov, Iaroslavski et Mikhaïlov avaient assumé modestement les fonctions du Secrétariat sans empiéter sur l’autorité du Comité central. Tout va changer, au cours d’un processus qui prendra plusieurs années avec Staline comme Secrétaire général, ayant Molotov et Kouïbychev pour acolytes. La remarque de Lénine est donc très obscure, sauf à l’époque pour les initiés des cadres supérieurs du Parti et de l’Etat, lesquels se confondent.

Trotski, pour sa part, est un peu plus explicite, car il s’adresse à un large public qu’il voudrait informer, mais il n’explique pas non plus le « pouvoir immense », et irrésistible, du Secrétaire général. Il n’en décrit pas le mécanisme, ne renseigne pas sur le modus operandi de cette autorité contre laquelle toutes les objections, toutes les résistances, toutes les oppositions se sont avérées impuissantes et vaincues d’avance. Dans son livre sur Staline, il dit que la mainmise de celui-ci sur la « machine politique » (en russe, emprunté à l’allemand, apparat ; en français, l’appareil) en moins de deux années, « était devenue formidable ». Ce thème du pouvoir de « l’appareil » revient maintes fois dans les écrits de Trotski en exil. Mais pourquoi et comment l’appareil, en principe instrument du Parti, a-t-il en pratique transformé le Parti en son instrument ? That is the question.

Trotski a toujours laissé dans l’ombre ce qu’il s’agit précisément de mettre en lumière. Depuis son conflit déclaré avec la « troïka » dirigeante qui se posait en détentrice exclusive de la pensée de Lénine (1923), il n’a cessé de critiquer, puis de dénoncer et d’accuser la bureaucratie communiste, le fonctionnarisme, bref l’appareil. Or, le Parti s’étant identifié à l’Etat, tous ses membres ou presque étaient devenus fonctionnaires, donc bureaucrates, donc pièces de l’appareil. Par conséquent, la division principale du Parti en majorité et opposition divisait la bureaucratie, l’appareil. Toutes les tendances et fractions se composaient de fonctionnaires dans un système politique et économique très compliqué dont une description minutieuse prendrait la taille d’une thèse de doctorat. Il suffira ici d’une esquisse schématique, pour en venir aux « pourquoi et comment » de Staline.

LE HACHOIR À CHAIR HUMAINE

Dans un ouvrage publié en 1935, l’auteur[1] ayant exposé les conditions dans lesquelles Zinoviev et Kamenev, en 1922, ont placé Staline au secrétariat du Parti, avec le consentement de Lénine, écrit ce qui suit : « Staline avait commencé, au secrétariat du Parti, un travail invisible et sans précédent : un à un, il plaçait, déplaçait et remplaçait les fonctionnaires de l’appareil, selon des considérations mystérieuses dont il était seul dépositaire ». Et ensuite : « En règle générale, la discipline suffisait à motiver les nominations et les mutations ». Dans les pages qui suivent, l’auteur décrit et commente l’ascension de Staline au pouvoir absolu et ses procédés pour venir à bout de toute résistance. Mais, à cette date, début des années 30, et faute de recul suffisant, le secret de l’omnipotence stalinienne n’est pas encore mis en lumière avec la précision désirable, disons même : dans sa réalité vivante et prosaïque, dans sa vulgarité stupéfiante.

Il y a donc lieu de concrétiser ce que l’ouvrage susmentionné exprimait en ces termes : « Dans un pays si vaste, aux communications si rares, à la vie provinciale si morne, la disgrâce ou l’avancement tiennent à quelques kilomètres. Le transfert d’une institution à une autre peut comporter aussi des avantages d’ordre moral ou matériel. Enfin, à tel ou tel degré de la hiérarchie, la fonction implique plus ou moins de satisfactions présentes ou de promesses d’avenir ». A ces généralités reflétant un état des choses alors relativement supportable, mais qui allait très vite empirer, il faut ajouter des point sur les i pour rendre compte des conditions cruelles que Staline put mettre à profit pour mater les désobéissances, voir les simples réticences dans la « discipline du Parti ».

Après la mort de Lénine, le Parti s’incarnera, en peu d’années, dans son Secrétaire général, par la faute de ceux qui, comme Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et autres, auront bientôt à s’en plaindre. Tous les dirigeants que Staline décidera de supprimer furent les artisans du « système » dont ils dénonceront la nocivité fatale trop tard, le dit système comportant l’ultima ratio que Krouchtchev désignera comme le « hachoir à viande », hachoir à chair humaine (Krushchev Remembers. The Last Testament, Boston, 1974).

C’est s’interdire de rien comprendre au monde soviétique, à son histoire et à ces institutions, que de recourir à des notions immuables, figées dès l’origine et une fois pour toutes. En fait, les hommes et les choses du communisme oriental ont évolué avec une rapidité déconcertante après le coup d’Octobre, sous la pression des circonstances, pour s’imposer à l’ensemble d’une population de plus en plus hostile au régime dit « soviétique ».

Le parti qui s’empare du pouvoir en 1917 est encore un parti social-démocrate : il changera de nom, et pas seulement de nom, quelques mois plus tard. Lénine au pouvoir n’est pas le même qu’avant d’exercer le pouvoir. Naguère apologiste de la démocratie, les textes sont là, il va réprouver ses compagnons qui, en bons socialistes, ont aboli la peine de mort (novembre 1917). Obsédé par ses réminiscences historiques, Jacobinisme et Commune de Paris, il préconisera la terreur. Lui et ses proches ont réclamé à grands cris la convocation de l’Assemblée Constituante ; ils la supprimeront d’un trait de plume, et manu militari. Etc. Staline aussi a bien changé en quelques années d’exercice du pouvoir.

Tout cela est exposé en six cents pages dans le livre déjà mentionné. Il s’agit à présent de combler une lacune, de mettre en évidence l’instrument qui a permis à Staline de s’identifier au Parti, détenteur définitif de la vérité historique, selon Lénine, et, selon ses disciples, encore et toujours guide infaillible de l’humanité en marche vers l’âge d’or après la révolution universelle.

LÉNINE JUSTIFIE LE POUVOIR DE STALINE

Au préalable, il importe de rappeler que Staline était à la fois membre du Comité central du Parti, de son Politbureau, de son Orgbureau (bureau d’organisation), et Commissaire du Peuple aux Nationalités, Commissaire du Peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne, quand il est « devenu » (Lénine dixit) secrétaire général du Parti. Ce cumul abusif de fonctions suscitait de fortes critiques dans l’élite communiste et, au XIe Congrès du Parti, en 1922, Préobrajenski se fit leur interprète en disant : « Est-il concevable qu’un individu soit en mesure de répondre du travail de deux commissariats et, en outre, du Politbureau, de l’Orgbureau et d’une dizaine de commissions du Comité Central ? ». Lénine en personne donna la réplique à Préobrajenski, justifiant ainsi le « pouvoir immense » dévolu à Staline par suite du « manque d’hommes ». Sans doute avait-il oublié l’année suivante cet échange d’arguments, quand il dicta le « testament » si longtemps tenu sous le boisseau.

Comme si le cumul en question ne suffisait pas, Staline fut de plus investi de sa mission la plus « responsable », selon la terminologie du temps et du lieu, celle de représentant du Politbureau au « Collège » de la Guépéou, c’est-à-dire de l’instance suprême en matière de condamnations à mort. Sans le moindre scrupule, c’est lui qui accordait la sanction du Parti aux mesures de répression les plus extrêmes, voire injustes, dans lesquelles Lénine et Trotski voyaient une regrettable nécessité tout en préférant ne pas s’en occuper de trop près.

Les intellectuels du Politbureau étaient capables de théoriser la terreur ; mais il leur fallait un homme à poigne, insensible, pour la mettre en oeuvre. En Staline, ils trouvèrent le politicien apte aux besognes auxquelles ils répugnaient, en équipe avec Dzerjinski, technicien de la police et de la saignée. Mais cela ne rend pas compte encore du secret qui a transformé le parti « de Lénine et Trotski », comme on disait en son temps, en parti de Staline.

Ce secret gît dans une des commissions du Comité central auxquelles Préobrajenski faisait allusion dans ses remarques. Il s’agit d’une commission, ou section, qui n’est nullement passée inaperçue, puisque plusieurs auteurs très compétents la mentionnent, mais dont il reste à expliciter concrètement la fonction et à souligner le rôle déterminant dans la lutte intestine. Elle fut, aux mains de Staline, un rouage majeur de « l’appareil » qui enserrait le Parti avec l’Etat confondus et disposait du sort de chaque individu, de chaque famille, de chaque destin. Non pas dès le début du nouveau régime, mais au cours des années consécutives à la guerre civile, et avec une rigueur accrue pendant la maladie de Lénine, puis surtout après sa mort. Il ne suffit pas de la faire figurer dans une description de l’appareil du Secrétariat ; il importe de la montrer à l’oeuvre, au service du Secrétaire général, avec ce qui s’ensuit de conséquences morales et humaines, ainsi que de résultats politiques.

COMPLICES ET VICTIMES DE STALINE

Dans son important ouvrage : How Russia is ruled (Cambridge, Mass., 1953), qui n’a paru en français qu’en 1957, le professeur Merle Fainsod consacre avec raison plusieurs passages à l’un des organes du Secrétariat, passé inaperçu jusqu’alors : « En 1920, on créa une section spéciale du Secrétariat, l’Outchraspred (section de Comptabilité et d’Affectation), pour diriger les mobilisations, transferts et affectations des membres du Parti ». Plus tard, « l’Outchraspred se consacra d’abord à pourvoir les postes du Parti. Les nominations aux positions supérieures étaient de la compétence de l’Orgbureau (...). L’Outchraspred étendit bientôt son autorité jusqu’à l’échelon des goubernias, ou provinces. Au début de 1923, il atteignit l’ouïezd, ou arrondissement. Le rapport de l’Outchraspred au XIIe Congrès, en 1923, indiqua que plus de dix mille affectations avaient été faites l’année précédente. Dans son rapport au Congrès, Staline n’essaya pas de dissimuler l’étendue des opérations de l’Outchraspred. Il révéla même que sa compétence s’étendait au domaine de l’Etat ».

Plusieurs pages de Merle Fainsod seraient à citer. Ici, il faut nécessairement se borner. L’Orgraspred, successeur de l’Outchraspred, « fut également un puissant instrument de la domination sur les organisations locales du Parti. Lazare Kaganovitch, chef de cette section en 1922 et 1923, était un des plus fidèles disciples de Staline ». Un chapitre sur le Secrétariat explique : « La section-clef était l’Orgraspred, section d’organisation et d’affectation, créée en 1924 par la fusion de l’Outchraspred avec l’ancienne section d’Organisation-Instruction. L’Orgraspred était le bureau des cadres de la machine stalinienne (...). Entre les XIVe et XVe Congrès, l’Orgraspred s’occupa de l’affectation de 8.761 militants... Au XVIe Congrès, en 1930, Kaganovitch annonça que l’Orgraspred avait affecté environ 11.000 militants depuis deux ans ». Mais la description de la monstrueuse « machine » du Parti, de l’appareil central, tient environ vingt-cinq pages dans Fainsod[2].

Le professeur Leonard Schapiro, dans son livre désormais classique The Communist Party of the Soviet Union (London, 1960), s’exprime plus brièvement, avec une conclusion catégorique : « En 1924, fusion de la section d’affectation (Outchraspred) et de la section d’Organisation et d’Affectation (Orgraspred) ... Celle-ci devint aussitôt la section-clef du Secrétariat, concentra entre ses mains l’entière direction des organes subalternes du Parti et la fonction capitale de procéder aux nominations. Son histoire est celle du succès de Staline à dominer le Parti ». La dernière phrase est particulièrement à retenir, mais il faudra l’illustrer.

A. Avtorkhanov (Stalin and the Soviet Communist Party, New York, 1959) mentionne Kaganovitch à la tête de l’Organisation and Instruction Department, plus tard de la section d’Organisation and Allocation, sans plus (les sigles Outchraspred et Orgraspred ne se prêtent pas à de strictes traductions). Le professeur Robert C. Tucker signale brièvement l’Outchraspred, traduit par Records and Assignments, sans lui accorder d’importance majeure (Stalin, As Revolutionary, New York, 1973). Adam Ulam et d’autres biographes passent les deux raspred sous silence.

Dans un topo écrit en 1956, sous le titre Les complices de Staline, et qui sera publié dans Est et Ouest (Paris, n° 171 du 1er avril 1957), l’auteur du présent exposé posait la question : « Comment un seul homme absolument dénué de prestige d’aucune sorte à la mort de Lénine a-t-il pu s’approprier le pouvoir exorbitant de vie ou de mort sur une population de quelque deux cents millions d’âmes et singulièrement sur ses plus proches collègues en politique, ses supérieurs sur le plan intellectuel, outre le pouvoir de les avilir par la torture et de déshonorer les victimes ? ».

Réponse à cette question : « Staline ne s’est pas hissé tout seul sur le pavois : il a eu des complices ». Parmi ces derniers, « dans l’ordre de l’importance, c’est Lazare Kaganovicth qui sera le principal adjoint et complice de Staline, à partir de 1922, et l’artisan majeur de son extraordinaire fortune politique. On peut le considérer comme un prototype dans le stalinisme et, à ce titre, il mérite une attention exceptionnelle ».

Suit un résumé de la carrière du personnage. Puis, en 1922, Kaganovitch « est choisi comme chef de la “section d’Organisation et d’Instruction” du Comité central, qui succède à l’Outchraspred (section d’Enregistrement et de Répartition) et deviendra l’Orgraspred, section d’Organisation et de Répartition. En cette qualité invisible aux profanes, que connaissent les initiés seulement dans l’Etat soviétique et dont personne au dehors ne soupçonne l’existence, encore moins l’importance, il sera l’instrument décisif de la “volonté de puissance” de Staline. »

« En effet, ladite section du Comité central dispose du sort de tous les fonctionnaires du Parti, elle les place, les déplace et les remplace selon des considérations que la discipline ne permet pas de mettre en question. La position de chacun dans la hiérarchie en dépend, et aussi la proximité ou l’éloignement par rapport à la capitale ou aux grands centres urbains. Ainsi, Staline, secondé par Molotov, servi par Kaganovicth, peut, par mutations, rétrogradations et promotions, mettre hors d’état de lui nuire des hommes d’élite qui le gênent et favoriser des médiocrités dociles, aveuglément prêtes à le suivre. Il compose ainsi à son gré les comités dirigeants locaux et régionaux, puis les conférences et congrès du Parti qui évincent successivement Trotski et ses partisans, Zinoviev et Kamenev et leurs partisans, Boukharine et Rykov, et leurs partisans pour les livrer à l’arbitraire de la Guépéou implacable ». Etc.

Ainsi, Staline, fort de ses fonctions multiples et au moyen apparemment légal de l’Outchraspred, puis de l’Orgraspred, disposait des conditions d’existence de chaque communiste et de sa famille. Dans Terrorisme et Communisme (Paris, 1920), Trotski, justifiant la militarisation du travail, avait écrit : « Il ne peut y avoir chez nous d’autre moyen pour aller au socialisme qu’une direction autoritaire des forces et des ressources économiques du pays, qu’une répartition centralisée de la classe ouvrière conformément au plan général. L’Etat ouvrier se considère en droit d’envoyer le travailleur là où son travail est nécessaire ».

A plus forte raison, le Parti s’arrogeait-il le pouvoir d’assigner à ses membres, assujettis à une soumission supplémentaire, le lieu, la nature et les conditions de leur vie... et de leur mort. Et, s’il est vrai, selon le mot connu, que « n’importe quel imbécile peut gouverner avec l’état de siège », d’autant plus aisément Staline, complètement dénué de scrupules, a-t-il pu imposer le culte idolâtre de sa sinistre personne, avec les prérogatives monstrueuses que lui conférait le Parti-Etat de Lénine.

VERS LE POUVOIR « IMMENSE »

Dès 1920, donc sous Lénine, des militants lucides et courageux avaient protesté contre les procédés autoritaires consistant à pratiquer « l’exil par voie administrative » pour se débarrasser des indociles. Au IXe Congrès du Parti (1920), P. Iouréniev déclarait : « L’un est envoyé à Christiania, l’autre dans l’Oural, le troisième en Sibérie ». Et I. Iakovlev témoignait : « L’Ukraine est devenue un lieu d’exil. On y déporte les camarades indésirables pour une raison quelconque à Moscou... » (Op. cit., pp. 251-252).

En 1921, Riazanov et Tomski ayant fait adopter au Congrès des Syndicats une motion non-conformiste, ils furent aussitôt destitués. Tomski expédié au Turkestan, Riazanov envoyé en mission à l’étranger (op. cit., p. 278). La liste serait longue des personnalités ainsi mises à l’écart au cours des années 20. Encore était-il alors tenu compte de la qualité des hommes, des services rendus, des capacités à utiliser. Mais dans la guerre au couteau engagée par Staline contre tous les gêneurs, après la mort de Lénine et surtout après le dixième anniversaire d’Octobre, il n’était plus question de ménagements envers les communistes les plus respectables. L’Outchraspred, puis l’Orgraspred, aux ordres de Staline, opéraient sur une grande échelle avec de moins en moins d’égards, de plus en plus de rigueurs.

En peu d’années, ce fut la fin des exils dorés : ambassades, missions diverses à l’étranger. On ne pouvait plus parler de l’Ukraine comme « lieu d’exil », ni même de l’Oural. La perspective de mutation en Sibérie, fût-elle statutaire, donnait à réfléchir aux opposants les plus sincères, mais peu enclins au sacrifice inutile. Car il y a Sibérie et Sibérie, des lieux habitables et des régions déshéritées, où le séjour, pour des Européens civilisés, équivaut à la mort lente.

Outch-ras-pred... Org-ras-pred... Les trois syllabes se chargeaient d’une force de dissuasion et de persuasion que nul argument de gauche ou de droite ne pouvait compenser, du moins pour la majorité des cadres moyens, lesquels ne comprenaient d’ailleurs pas pourquoi leurs leaders traditionnels devenaient indignes d’assumer les précédentes responsabilités, se trouvaient soudain rétrogradés, remplacés, enfin honnis, punis, et au besoin livrés au bras séculier. L’exclusion du Parti, au terme d’une persécution apparemment statutaire, équivalait à l’inclusion dans le domaine de la Guépéou, c’est-à-dire d’un arbitraire sans limites.

Ce fut un processus étendu sur plusieurs années, lié à l’histoire intime du régime que masquaient des polémiques criardes et de vaines controverses pseudo-doctrinales à coups de citations puisées dans Marx et dans Lénine. Processus qui ne se laisse pas résumer en quelques lignes. Les opérations patientes et multiples de Staline se déroulaient sur plusieurs plans et sous divers prétextes pour réaliser un dessein unique : transformer l’oligarchie léninienne en oligarchie staliniste, composée de parvenus redevables personnellement à Staline de leur avancement dans l’appareil, de leurs chances d’accéder aux plus hauts étages de la hiérarchie dans la nouvelle élite sociale, la nouvelle classe des exploiteurs, des privilégiés, des profiteurs.

En plus du « pouvoir immense » qu’il tenait de Lénine et dont celui-ci s’est inquiété trop peu et trop tard, Staline était doué d’un « cerveau policier », comme dit Trotski, munissant sa mémoire rancunière d’un véritable fichier du personnel politique et administratif ayant quelque influence. Il pouvait en user et abuser au gré de ses calculs les plus sordides, sans avoir à compter avec le moindre des checks and balances dont se prévaut le système démocratique de l’Amérique du Nord. Ce fichier enregistrait toutes les données, toutes les tares, les faiblesses, les dénonciations, les ragots, les liaisons dangereuses, les relations compromettantes des membres du Parti « à nul autre pareil » (Staline dixit à peu près). Avec un organe comme l’Orgraspred, il était possible d’influencer et de manoeuvrer les non-conformistes avérés ou éventuels, au nom de la discipline du Parti à laquelle, par définition, chacun est engagé à se soumettre.

Pendant plusieurs années, Staline a dû opérer sous le couvert de la légalité du Parti, en vertu des décisions des deux raspred disposant du sort de tous les récalcitrants. Le détail de ces manigances exigerait un trop long récit, d’ailleurs fastidieux. A partir d’un certain point, le « père des peuples » n’a plus besoin d’aucune couverture, l’Orgraspred perd la partie occulte de sa raison d’être, la police secrète fonctionne sur les instructions orales ou écrites de Staline ou de sa mafia, parfois sur un coup de téléphone (Svetlana Allilouieva en donne un exemple saisissant). Mais dans la phase de transition vers l’autocratie absolutiste, c’est l’Orgraspred qui est censé traduire la sagesse et la volonté du Parti omniscient, lequel sait de science infuse où et à quoi chaque communiste doit s’astreindre pour servir la nouvelle idole, l’Etat pseudo-prolétarien incarné en Staline.

COMMENT ON BRISE LES BUREAUCRATES

Malgré les textes cités plus haut, notamment ceux de Merle Fainsod et Leonard Schapiro, le rôle décisif des deux raspred a passé inaperçu d’écrivains appliqués à déchiffrer « l’énigme Staline ». Aussi ont-ils expliqué l’ascension et l’omnipotence du personnage en lui prêtant divers talents imaginaires, sans voir qu’il avait surtout pratiqué le « tout est permis » qui épouvantait d’avance Dostoïevski. Dépourvu d’aucune des qualités « charismatiques » propres à conférer du prestige à un despote, Staline a surpassé tous ses rivaux par ses capacités les plus basses, par la ruse, l’intrigue, le mensonge, la cruauté, la perversion intrinsèque, l’absence totale de principes et de sens moral. Sa force résidait aussi dans le mépris absolu de la doctrine officielle, à laquelle se cramponnaient les contradicteurs. « Sans scrupule conscient » par excellence, il a pu se servir de l’appareil hérité de Lénine et a su le perfectionner pour le soumettre à son ambition strictement personnelle avec l’aide de l’instrument irrésistible qu’entre ses mains devint l’Orgraspred, dont il temps de montrer l’efficacité autrement qu’en notions abstraites.

Supposons un militant fonctionnaire moyen, Ivanov, suspect de mal penser, et dont le cas typique permettra de révéler les réalités vécues que ne montre pas la sécheresse d’un organigramme. Il est marié, père d’un ou deux enfants. Il a survécu à la guerre civile, il aspire au repos, il a mis des années à obtenir enfin une chambre pour lui et sa famille (la crise du logement dans les années 20 et 30 est inimaginable). Pour une raison quelconque ou même sans raison, l’Orgraspred le mute à Touroukhansk, dans l’extrême nord sibérien, là où le sol ne dégèle jamais, où le thermomètre descend à – 40° en hiver. Il n’y a pas à discuter. Le Parti, hypostase de l’Histoire divinisée, a besoin d’Ivanov à Touroukhansk. Il faut partir, rompre les attaches familiales et amicales, emmener femme et enfants pour végéter ensemble misérablement près du cercle polaire, privés du moindre confort, de relations, de ressources intellectuelles. C’est à peu près l’équivalent de la plus rigoureuse des déportations sous l’ancien régime.

Qu’on imagine l’état d’âme de cet Ivanov. Il se demande à quoi servira son infortune. Il pense au strict sort de sa femme, de ses enfants, peut-être de ses parents séparés de leurs proches. De toute façon, il ne pourra rien changer à des faits qui le dépassent. Les leaders de l’opposition critiquent Staline à propos d’une grève des houillères en Angleterre, du mouvement révolutionnaire en Chine. Le rank and file du Parti n’y comprend rien. Ivanov à Touroukhansk, en quoi cela aidera-t-il les mineurs britanniques, les coolies de Shangai ? Ne vaut-il pas mieux faire semblant d’approuver l’équipe dirigeante, reconnaitre la sagesse de Staline, en attendant des jours meilleurs ?

De telles réflexions amères hantent l’esprit de chaque exilé politique. La plupart des dissidents finiront par « capituler » (c’était l’expression du moment). D’ailleurs Trotski n’avait-il pas dit à la 15e Conférence du Parti, en 1926 : « Staline est l’homme le plus éminent de notre parti, le militant le plus important ; sans lui, on ne saurait constituer le Politbureau » ? Ivanov sent ses convictions faiblir. Bientôt les leaders de l’opposition vont se rallier l’un après l’autre à la « ligne » officielle, au nom de la précellence du Parti. On sait la suite. Ce sera l’unité du Parti à cent pour cent. Ce qui n’empêchera pas Staline d’exterminer, à ses heures, presque tous les membres du parti de Lénine.

A cet aperçu très schématique, il y a bien des variantes. Les lieux d’exil ne manquent pas, sous tous les climats, dans l’immensité soviétique, où la nature offrait à l’Orgraspred une gamme infinie de moyens de pression sur ses ouailles. Une relégation au Tadjikistan est préférable au séjour dans l’Altai. Parfois de bons camarades s’entremettent pour négocier une soumission d’apparence honorable. Un petit nombre d’irréductibles ont tenu bon, surtout des célibataires. On pourrait citer quantité d’exemples qui nuancent le tableau. Mais le résultat est là : on a vu Staline « élu » au Soviet suprême avec plus de cent pour cent des suffrages. Plus de cent pour cent...

De par la logique du système combinée avec la rage homicide de Staline, la Guépéou se substituait progressivement à l’Orgraspred et l’ultima ratio fut le « hachoir », surtout après l’assassinat de Kirov en 1934 et les horreurs qui s’ensuivirent. Mais Roy Medvediev nous apprend que dès 1930, Iéjov fut nommé chef de l’Orgraspred, ce qui en dit long sur ce qu’a pu accomplir cet organe déjà façonné par Kaganovitch. Succédant à Iagoda comme chef de la police secrète en 1936, Iéjov surpassa toutes les atrocités antérieures avant d’être « liquidé » à son tour, et Staline eut le cynisme de dire à A.S. Iakovlev, le constructeur d’avions : « Iéjov était une crapule ; en 1938, il a tué beaucoup d’innocents. Nous l’avons fusillé, pour cette raison » (cité par A.S. Iakovlev, par Michel Heller et par Roy Medvediev). Il va de soi que Iéjov n’était qu’un servile instrument de Staline, comme son prédécesseur et son successeur.

LÉNINE ET TROTSKY ONT FORGÉ LE STALINISME

L’Etat soviétique, combinant le Parti et l’Administration, forme une gigantesque pyramide de cellules variées et de bureaux multiples sous des comités exécutifs locaux et régionaux étagés selon une hiérarchie minutieuse de la base au sommet et soumis à l’autorité suprême d’un centre unique, le Comité central du Parti dont le Politbureau et le Secrétariat sont, en principe, les organes permanents. Mais comme l’a dit Bernard Shaw, à un certain moment, Staline s’avéra le secrétaire général d’un comité dont il avait lui-même nommé tous les membres pour qu’ils le nomment Secrétaire général.

Sous la structure dominatrice du Parti s’additionnent et s’entre-croisent plusieurs structures parallèles, celles des pseudo-Soviets, des pseudo-Syndicats, des Jeunesses communistes, des institutions économiques, des organisations policières. Ces structures diverses s’emboîtent et s’enchevêtrent comme dans un labyrinthe apparemment inextricable, mais dont le Secrétariat, son Orgbureau et son Orgraspred (s’il existe encore) détiennent le fil d’Ariane. A tous les niveaux de ces réseaux bureaucratiques correspondent des avantages de tout ordre, notamment des privilèges matériels qui incitent aux rivalités intestines, à l’arrivisme et à la corruption déclarée (conditions de logement, voitures, villégiatures, « enveloppes », magasins spéciaux interdits au peuple, réservés aux bénéficiaires de la « nomenclature », sic). Une invraisemblable mais réelle superposition de kom (comités) maintient tant bien que mal le système, à savoir, de bas en haut de l’échelle, la pléthore des kom (de lieux, de districts, de villes, de provinces, de régions) et des ispolkom (comités exécutifs) subordonnés à maints kom supérieurs que surplombe l’oligarchie dont parlait Lénine en veine de franchise.

Telle est l’oeuvre empirique de celui qui, dans l’Etat et la Révolution, en 1917, avait affirmé que l’Etat doit commencer à dépérir dès le lendemain de la révolution socialiste. Elle a été réalisée par étapes pour encadrer et soumettre la population réfractaire au nouveau régime ; car même la minorité d’électeurs qui votèrent pour les bolchéviks à la Constituante n’avaient pas voté pour la Tchéka et la terreur, ni pour le communisme ; elle crut voter pour la paix, pour la distribution des terres, pour des soviets libres. A cette construction étatique monstrueuse correspond une idéologie aberrante, un pseudo-marxisme verbal, simpliste et caricatural, dont Lénine fut également le créateur théorique et pratique. Staline n’a fait qu’avilir à l’extrême ce que Lénine avait inventé, celui-ci sincère dans ses intentions socialistes, ce dont ses épigones n’ont cure.

Quant à Trotski, soucieux d’effacer ses désaccords du temps jadis avec Lénine, reculant devant la suspicion perfide de « bonapartisme », hanté par le précédent historique de « Thermidor », il a dû rivaliser d’orthodoxie dite « bolchévique-léniniste » avec ses adversaires, tout en dénonçant in extremis et à juste titre « le système de la terreur par l’appareil », mais dans des conditions où cet appareil, dont il avait fait partie, était désormais capable d’étouffer toute voix discordante et de punir sans rémission toute velléité de dissidence.

Trotski a contribué à forger avec Lénine le mythe néfaste de la « dictature du prolétariat » et le dogme funeste de l’infaillibilité du Parti, au mépris des idées réelles de Marx invoquées à tort et à travers. Tous deux, ivres de leurs certitudes doctrinales, juchés au sommet de la pyramide bureaucratico-soviétique, ont méconnu ce qui s’élaborait aux niveaux inférieurs, faisant preuve d’une inconscience qui a livré à Staline tous les leviers de commande.

Tels sont, en esquisse hâtive, nécessairement dépouillée, le pourquoi et le comment de la carrière énigmatique de Staline. Résumé qui ne permet pas d’identifier, comme trop de gens y inclinent, le fondateur de l’Etat prétendu soviétique à son héritier, si différents de natures et par leurs mobiles, sans parler du reste. Plekhanov, à Victor Adler qui lui avait dit pour le taquiner : « Lénine est votre fils », répondit du tac au tac : « Si c’est mon fils, c’est un fils illégitime ». Lénine aurait pu en dire autant de Staline. Car ce dernier n’était pas un autre Lénine. Ceux qui le croient sincèrement se trompent. Mais ceci est une autre histoire.

Boris SOUVARINE

NOTES

1. B. Souvarine : Staline. Aperçu historique du bolchévisme. Paris 1935, Nouvelle édition : 1940. Réédition augmentée : 1977.

2. Les deux sigles sont la contraction des désignations suivantes, qui se prêtent mal à une traduction précise : Outchotno-raspredelitelnyi otdiel (idée de recensement, de comptabilité, et d’affectations, de nominations) ; et Organizatsionno-raspredelitelnyi otdiel (idée d’organisation et de répartition, d’affectations) ; otdiel = section.
Nous citons et citerons la traduction des éditions françaises, mais en corrigeant l’erreur courante de franciser control, qui en anglais a un sens de pouvoir, d’autorité, de domination ou de possession, alors qu’en français contrôle signifie vérification.


posté le 18 octobre 2017 Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article
Commentaires
  • Depuis que les événements de Gaza m’ont incité à produire quelques billets concernant Israël et plus généralement la question du Moyen-Orient, je demeure confondu par l’ignorance dont témoignent la plupart des écrits, sans parler bien entendu des vociférations de ceux pour qui la lutte en faveur du peuple palestinien se limite à fracasser des vitrines, avec une manifeste préférence pour celles qui exposent des objets propres à susciter leur convoitise. Le fait n’est pas nouveau et il ne mérite pas plus de considération.

    Deux choses m’amusent toutefois et elles ne sont pas sans rapport l’une avec l’autre.

    D’une part, dans les écrits quelque peu sérieux sur la question des deux Etats, israélien et palestinien, je constate avec étonnement que la réflexion historique commence curieusement à 1967 (Résolution 248), alors que toute réflexion un peu sérieuse sur le problème, dans sa perspective historique générale, devrait remonter au moins jusqu’en 1947 (Résolution 181). Le ferait-on toutefois qu’il serait très difficile alors d’éviter de souligner le rôle, à la fois capital et décisif, de Staline dans la création de l’État d’Israël. L’ont reconnu pourtant, à cette époque, des témoins aussi autorisés et essentiels qu’Abba Eban et Ben Gourion. Le premier prit part à la mise au point du texte de 1947 et déclara alors à propos de l’URSS « Une telle prise de position constitue pour nous une aubaine inouïe… L’Union soviétique est maintenant la seule puissance à soutenir notre cause ». Le second, vingt ans plus tard, déclara en 1968 : « Je n’ai aucun doute. Les armes tchèques constituèrent l’aide la plus importante que nous ayons obtenue. Elles nous ont sauvés et je doute fort que, sans elles, nous aurions pu survivre les premiers mois. »

    D’autre part, j’observe aussi le silence total des partis de gauche (parti communiste français ou ses épigones) sur le rôle de Staline dans la création d’Israël ; ce mutisme s’explique évidemment par le faite que leurs positions se sont actuellement totalement inversées et que les formations de la gauche radicale défilent au premier rang des manifestants antisionistes et pro-palestiniens, deux notions qui sont associées sans beaucoup de fondement, quand on prend en compte la réalité des faits. Les souffrances, hélas bien réelles, du peuple palestinien ont été largement, depuis un demi-siècle, le fait de ceux qui prétendaient le défendre, au Moyen-Orient en particulier. Je l’ai dit et montré ! Je n’y reviens donc pas.

    Je ne peux pas accabler ici les lecteurs éventuels sous les références, mais je ne puis que recommander la lecture de deux textes facilement accessibles et dont la brièveté et la qualité peuvent dispenser de lectures plus étendues ; il s’agit, d’une part, de l’article de Françoise Thom « Laurent Rucker, Staline, Israël et les Juifs » (Cahiers du monde russe, 2002) qui porte sur le livre essentiel de Laurent Rucker dont c’est là le titre et qui peut dispenser au besoin de la lecture de ce volume. Le second texte est l’article de Marc-André Charguéraud, auteur de plusieurs ouvrages sur la Shoah mais aussi d’un article sur le sujet en cause qui est également facilement accessible sur Internet (« Staline au secours d’Israël » in Europe-Israël, 3/10/ 2012).

    Je reprendrais d’ailleurs ici le début même de l’article de cet auteur qui souligne avec force le véritable coup de théâtre politique que constitue en 1947 la soudaine et stupéfiante prise de position de l’Union soviétique, c’est-à-dire bien entendu de Staline lui-même :

    « Le 15 mai 1947, le monde occidental s’éveille surpris par le discours pro sioniste inattendu d’Andrei Gromyko la veille à l’ONU. « Pendant la dernière guerre, le peuple juif a subi des peines et des souffrances exceptionnelles… Un grand nombre des Juifs survivants en Europe ont été privés de leur pays, de leur foyer et de leurs moyens d’existence… Le fait qu’aucun pays occidental n’ait été en mesure de défendre les droits les plus élémentaires du peuple juif… explique l’aspiration des Juifs à établir leur propre Etat. Il serait injuste de ne pas le prendre en considération et de refuser ce droit au peuple juif… »

    Pour le Ministre des Affaires étrangères de l’URSS, une solution équitable serait de reconnaître les « intérêts légitimes » des Arabes et des Juifs en Palestine. Si un seul Etat ne peut être mis en place, un Etat binational aurait sa préférence, sinon il propose la partition. Gromyko conclut que comme grande puissance l’URSS est prête « à assumer ses responsabilités » dans le futur de la Palestine. ».

    La presse juive, et elle est bien la seule, réagit avec enthousiasme car les Américains mais surtout les Britanniques, les maîtres du jeu traditionnels dans cette région et sur la Palestine depuis la Déclaration Balfour de 1917, sont bien loin de ce sentiment ; les seconds, qui ont sur place des troupes, sont l’objet des attaques et des attentats de l’Irgoun (Hôtel King David, prison d’Acre, etc.). C’est même le caractère intenable de cette situation qui finira par amener la mise en place de la commission de l’ONU, qui elle-même conduira à l’élaboration finale de la Résolution 181 !

    Le 13 octobre 1947, l’URSS confirme sa politique recommandant la partition de la Palestine. Il faut, à l’en croire, « donner le droit d’autodétermination aux centaines de milliers d’Arabes et de Juifs vivant en Palestine ». Ce soutien inconditionnel de Moscou a été déterminant, comme on l’a vu dans un précédent blog, dans le vote final de l‘Assemblée générale de l’ONU, qui adopte le 29 novembre 1947, à une seule voix de majorité, un plan de partition ouvrant la voie à la naissance de l’Etat d’Israël. La Grande-Bretagne s’est abstenue et les Etats-Unis ont, jusqu’au bout, longuement hésité avant de voter finalement pour.

    Dans la logique de ce choix très clair, l’URSS sera le premier Etat du monde à reconnaître l’Etat d’Israël. On pressent que les Etats arabes, qui ont voté contre la résolution 181, vont attaquer très vite le nouvel Etat et ils ne manquent pas de le faire en effet ; dès le 15 mai 1948, Staline condamne l’agression des Etats arabes contre Israël. Cette attaque, aisément prévisible, avait déjà entraîné de sa part l’arrêt des livraisons d’armes qui leur étaient faites par la Tchécoslovaquie qui était leur fournisseur majeur ; ces mêmes armes sont désormais livrées à Israël et ce sont elles assurément qui, comme l’a souligne Ben Gourion dans le texte cité, permettront non seulement à Israël de résister mais même de vaincre ses agresseurs arabes.

    Dans ces années 1947-1948, ce virage lof pour lof de Staline dans lequel l’idéologie communiste s’allie avec l’opportunisme et son antisémitisme avec le soutien sans faille d’Israël demeure malaisé à expliquer. On comprend qu’il faille à Laurent Rucker tout un volume pour entrer dans les méandres d’une pensée si complexe quand elle n’est pas largement contradictoire ; les visées extérieures de Staline se heurtait en effet, en outre, à ses préoccupations de politique intérieure, dans la préparation éventuelle d’une succession difficile. N’oublions pas que Staline approche à ce moment des 70 ans et qu’autour de lui les luttes d’influence sont féroces !

    Limitons- nous donc, un peu abusivement, au rapport entre Staline et Israël. Si la décision de Staline en faveur de la création d’Israël étonne le monde entier, elle prend tout particulièrement de court les Etats arabes. Ils étaient, en effet, habitués à une certaine indulgence de sa part, dans la mesure où il voyait en eux un accès au Moyen-Orient donc au pétrole et une façon de disputer cette zone stratégique à l’influence britannique qui y était traditionnelle.

    Après la Seconde Guerre Mondiale, tous les spécialistes prévoient que l’essentiel de la production pétrolifère va passer aux pays arabes et qu’il convient d’en tirer les conclusions ; Roosevelt, dès 1945, le fait avec son accord dit du Quincy signé avec Ibn Séoud. Les Arabes étant dans le camp américain, Staline, d’une façon étonnante mais assez logique, va donc tenter de jouer dans cette zone essentielle la carte israélienne.

    F. Thom, dans son analyse du livre de L. Rucker, résume son hypothèse sur cette question. : « Consciente que le sort des Juifs d’Europe centrale entassés dans les camps de réfugiés est une pomme de discorde entre Américains et Britanniques – les Américains poussant les Britanniques à ouvrir la Palestine à ces rescapés du nazisme –, l’URSS va en 1946 autoriser 150 000 Juifs polonais à gagner les zones d’occupation américaine et britannique en Allemagne et en Autriche. Par haine de l’Angleterre, elle va miser sur la carte du sionisme, traditionnellement dénoncé par la propagande soviétique comme « nationalisme bourgeois ». Le choix définitif de l’URSS en faveur de la création d’un État juif a lieu à l’été 1947, c’est-à-dire qu’il est directement lié à l’annonce du plan Marshall et au début de cristallisation du camp occidental. » […] Laurent Rucker estime que le désir de saper les positions britanniques au Moyen-Orient fut la principale motivation de la décision de Staline en faveur de la création de l’État juif. Selon lui, l’espoir d’en faire un bastion socialiste dans la région ne fut pas sérieusement entretenu par le Kremlin. Pourtant la réaction des Soviétiques fut vive lorsqu’ils apprirent début 1949 qu’Israël avait accepté un prêt américain de 100 millions de dollars. Pour eux c’était l’indice qu’Israël était en train de basculer dans le camp américain. Les premiers signes apparents d’un refroidissement entre Israël et l’URSS datent du milieu de l’année 1949. Au fond, la politique juive de Staline en 1947-1948 montre à quel point il était incapable de tirer les leçons de ses échecs précédents : dans le cas d’Israël comme dans celui de la Turquie et de l’Iran, l’URSS avait agi dans le but d’affaiblir l’Angleterre, en misant sur les « contradictions entre les impérialistes » ; et une fois de plus, en s’attaquant à la Grande-Bretagne, elle n’avait fait que renforcer les États-Unis qui pourtant, à partir de 1947, étaient considérés comme l’ennemi principal. ».

    Certains ont même été jusqu’à penser que Staline avait pu espérer établir un État juif communiste (une « République populaire israélienne et démocratique ») avec le nouvel Etat qui était alors en gestation. Un certain nombre de détails ont pu faciliter l’émergence de cette idée ; le principal est sans doute l’orientation générale de gauche de nombre des premières vagues d’immigrants juifs en Palestine ; certaines structures sociales mises en place très tôt (dès 1910) comme la « kibboutz », communauté collectiviste d’inspiration clairement socialiste, d’abord rurales puis industrielles, pouvaient sembler alors donner du crédit à ce genre d’hypothèses.

    Staline ne tardera pas à renoncer à ces chimères de république populaire israélienne, les relations du nouvel État s’orientant rapidement et fortement vers la communauté juive des États-Unis dont l’importance et les moyens sont considérables, sans même parler de son influence auprès la Maison-Blanche. Le revirement de Staline sera très rapide et il aboutira même, après quelques années de relâchement des liens entre les Etats à une rupture des relations diplomatiques qui ne se rétabliront en fait qu’après la mort de Staline en 1953.

    https://blogs.mediapart.fr/robert-chaudenson/blog/230714/staline-et-israel

  • 22 octobre 21:29

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